Lame.
J'ai envie de lame. J'ai envie de sortir le paquet de lames de mon sac. J'ai envie de prendre une lame et de la retirer délicatement de son étui. J'ai envie de la voir refléter la lumière, j'ai envie de voir sa forme, ses courbes, ses arêtes, ses tranchants. J'ai envie de m'isoler avec cette lame, dans les toilettes, n'importe où où nous pouvons être tranquilles toutes les deux.
Alors je remonterai mes manches, je contemplerai mes bras zébrés de raies blanches, rouges, roses, violettes ou brunes, c'est selon. Je chercherai la parcelle de peau la plus vierge possible et je prendrai la lame. Doucement, placée entre mes doigts, je la poserai sur ma peau impure. J'appuierai et je tirerai ma main avec violence. Alors je verrai un gouffre s'ouvrir. Vide au départ. Puis il se remplira de sang. Tout doucement, le sang montera et quand le gouffre sera plein il se videra, le sang coulera sur mon bras et ira s'écraser sur le carrelage blanc, pluie rouge de ces instants funèbres. Une goutte. Deux gouttes. Trois gouttes. Et encore, et encore. Il pleuvra du sang et mon bras en sera le nuage éclaté. Et je recommencerai. Jusqu'au ce que je décide que c'est assez. Alors j'attendrai que la pluie cesse.
Je n'appellerai pas à l'aide. Je n'irai voir personne. Parce que personne n'y peut rien. Personne ne peut m'aider. Je suis seule. Seule avec Madame, seule avec ma lame, seule avec mes plaies, seule avec mon sang. Chaque cicatrice est une trace de solitude.
J'ai besoin de ces gouffres. Et ça, les gens ne le comprennent pas. Ils me prennent mes lames pour mon bien, me fouillent pour mon bien, me soignent pour mon bien, m'envoient aux urgences pour mon bien, font plein de choses pour mon supposé bien sans sembler s'apercevoir que j'ai mon mot à dire. Oh non, ils ne comprennent pas, ils ne cherchent même pas à comprendre que j'ai besoin de n'être que souffrance, douleur et sang pendant ces précieuses heures, ces précieuses minutes, ces précieuses secondes. Ils ne comprennent pas que je n'ai que ça pour dire. Chaque plaie est une phrase, chaque goutte de sang un mot. Je crie en silence mais je crie. Fort.
Ce n'est pas seulement du sang que je décharge. C'est de l'angoisse, du mal-être, du trop plein d'émotions, de sentiments, de vie. Je me vide de tout ca pour essayer d'avancer. Je le fait pour réussir à avancer. Je suis comme un marcheur qui doit prendre tous les cailloux qu'il trouve sur son chemin pour les mettre dans son sac. Au bout d'un moment le sac est trop lourd alors il faut qu'il le vide si il veut continuer à avancer. Et c'est par la plaie que je le fait.
Oui c'est dangereux. Je risque de perdre le contrôle, d'aller trop loin, je risque la mort. Je le sais tout ca. Je la ressens, la peur de la plaie trop profonde, la peur du sang trop abondant. Je fais des choses inconscientes en toute conscience et connaissance de cause. C'est comme un jeu. Je joue à la Mort
″Nous on s'endort, on se lève et puis on fait la Mort. Nous on essaye d'oublier le Mal qui nous reveille.″
C'est drôle comme jeu. Il y a plein de manières d'y jouer et pas vraiment de règles a part : Vas-y.
Il a la manière de la lame. Celle des médicaments aussi : on prend une surdose pour voir ce que ca fait. On passe la journée complètement stone, on dort 24h complètes ou on tombe dans le coma c'est selon. Parfois même on meurt. Ça veut dire qu'on a gagné.
C'est ca qui est drôle : ne pas savoir comment les choses vont finir, ne pas savoir ce qui va arriver.
En fait, je ne sais pas quoi faire de ma vie, alors je joue avec.
Et le pire c'est que j'ai conscience de l'absurdité de mes propos, de la dangerosité de mes actes, de ce paradoxe qui dit : pour me sentir vivre, j'essaie de mourir. Je le sais mais je continue quand même comme ca.
Peut-être parce que je m'en fou. Peut-être parque je cherche le déclic. Peut-être parce que je ne connais que cette manière de faire. Peut-être sans but.
Je ne veux pas vivre mais je ne veux pas mourir (encore) non plus. Alors en attendant je m'occupe comme je peux.
Ça met le chaos à l'intérieur, les ténèbres en bordel, des sacs de n½uds indénouables que j'emmêle un peu plus.
C'est drôle. C'est cynique. C'est dangereux. C'est fou.
C'est moi.